L’opération «Calice» met l’Eglise belge au supplice

Par Marc Semo, spécial à Bruxelles — 8 juillet 2010 Libération

 

 

Les mails arrivent chaque jour par dizaines. Des messages d’encouragement ou de solidarité, mais aussi parfois quelques insultes. Prêtre à Halle, banlieue flamande de Bruxelles, Rick Devillé, retraité depuis l’année dernière, a mené pendant dix-huit ans un combat quasi solitaire pour dénoncer les cas de pédophilie dans l’Eglise belge. Mais depuis trois mois «le climat a changé», se réjouit ce prêtre partisan des communautés chrétiennes de base. La confession de l’évêque de Bruges, Mgr Roger Vangheluwe - qui a reconnu avoir abusé pendant des années d’un mineur de sa propre famille - et une spectaculaire entrée en lice de la justice ont mis sur le devant de la scène ces affaires trop longtemps étouffées. «Les fenêtres doivent se nettoyer des deux côtés, à l’extérieur mais aussi à l’intérieur, et les déclarations ne se sont pas encore concrètement traduites en actes», explique Rick Devillé qui, dès 1992, avait mis sur pied une équipe flamande pour les droits de l’homme dans l’Eglise - qui aurait recueilli 340 cas d’abus sexuels. A l’en croire, sa hiérarchie n’a jamais voulu l’écouter, le traitant d’«illuminé».

Crypte. A l’aube du 24 juin, une cinquantaine de policiers faisaient irruption au siège de l’archevêché de Maline-Bruxelles, où se tenait une réunion des évêques belges qui devaient, entre autre, évoquer les actes pédophiles qui, outre-Quiévrain comme ailleurs, secouent l’Eglise. Ils sont interrogés pendant neuf heures. Les pandores saisissent ordinateurs et téléphones portables, descendent dans la crypte de la cathédrale Saint-Rombaut et sondent les tombes de deux défunts prélats, au cas où des pièces compromettantes y auraient été cachées. Quelque 475 dossiers sont embarqués. Et mardi, c’était au tour du cardinal Godfried Danneels, ancien primat de Belgique, d’être interrogé comme témoin pendant dix heures.

Lancée par un juge instructeur flamand de Bruxelles, Wim de Troy, apparemment saisi par le procureur Bruno Bulthé, «l’opération Calice» - c’est son nom officiel - stupéfie l’opinion. D’autant plus que quelques jours auparavant un protocole avait été passé entre le ministre de la Justice et les quatre procureurs généraux du royaume pour laisser une commission - mise sur pied par l’Eglise en 2000 et présidée par le pédopsychiatre Peter Adriaenssens - recueillir les plaintes et les examiner. «Il s’agissait de mieux prendre en compte les victimes, les écouter en leur suggérant de porter plainte et en les accompagnant si elles ne le souhaitaient pas», explique Patrick Dubois, délégué épiscopal.

«Vieux démons». La perquisition et la saisie des dossiers ont suscité une virulente polémique. «Nous avons servi d’appât», s’indigne Peter Adriaenssens qui a démissionné comme les autres membres de sa commission. Les victimes sont divisées. «Je voulais faire un travail sur moi-même avec un psychiatre en qui j’avais confiance, mais sans réveiller de vieux démons», s’indigne le sociologue retraité Jan Hertogen, affirmant sur les ondes de la RTBF «se sentir piégé». D’autres, au contraire, se disent soulagés que des procédures judiciaires soient lancées. Le monde catholique se mobilise. Le pape, pourtant bien décidé à porter un coup à la pédophilie dans l’Eglise, critique «les modalités surprenantes et déplorables» de l’opération. Mgr André-Joseph Leonard, président de la conférence épiscopale, ironise sur ces «scénarios à la Da Vinci Code».«Il y a une réelle question de légitimité mais surtout de proportionnalité dans cette opération», souligne Fernand Keuleneer, l’avocat de l’épiscopat. A l’opposé, le camp laïc exulte. «C’est sans précédent qu’une institution privée puisse mener ainsi ses propres investigations internes avec le privilège de décider si elle doit soumettre ou non ce qu’elle découvre à la justice», soupire un magistrat.

Un véritable séisme est en train de secouer l’Eglise belge depuis le 23 avril, quand l’évêque de Bruges, Mgr Vangheluwe, a admis publiquement «avoir abusé d’un membre de son entourage proche et que la victime en est encore marquée». Il confiait avoir reconnu ses fautes avec sa famille et la victime, mais que «cela n’a apaisé» personne. Quelques jours plus tôt, il tenait une conférence pour pourfendre la pédophilie dans l’Eglise.

Le choc de cette confession, la première d’un évêque non plus accusé d’avoir couvert de tels actes mais de les avoir commis, a encouragé tous ceux qui se taisaient depuis des lustres à parler. «Ces victimes avaient pour la première fois le sentiment qu’enfin elles pouvaient être entendues», reconnaît Rick Devillé, qui a rencontré, en avril, Peter Adriaenssens et lui a donné ses dossiers. «La confidentialité du travail de la commission a permis à l’Eglise d’étouffer la plupart de ces affaires», explique le prêtre, qui maintenant espère que «les choses vont enfin aboutir».

 

"Il n'y a plus aucun doute, Danneels savait"

Dans le cadre des affaires qui secouent l'Eglise catholique belge, les évêques de Belgique ont décidé de reprendre discrètement "leur tâche" pour soutenir les victimes, selon Jürgen Mettepenningen, porte-parole de la Conférence épiscopale. On ignore si une nouvelle commission de plaintes pourrait être remise sur pied.

"Les évêques de Belgique espèrent que les mesures de la chambre des mises en accusation (NDLR: qui a rendu vendredi un arrêt gardé secret relatif à la régularité de l'instruction) continueront à restaurer la confiance envers tous ceux qui sont impliqués", a indiqué vendredi le porte-parole de la Conférence épiscopale. Ce dernier n'a pu apporter de précision sur le projet des évêques.
 
Interrogé vendredi sur les antennes de la Première, Peter Adriaenssens, le président démissionnaire de la commission chargée de traiter les plaintes d'abus sexuels dans le cadre d'une relation pastorale, a précisé que le rapport public que comptent publier les anciens membres de la commission allait contenir les témoignages de "centaines" de victimes de viols sexuels.
 
Pour Peter Adriaenssens, il ne fait à présent aucun doute que le cardinal Danneels "savait" et qu'il a "dit aux gens: 'je vais prier pour vous'". "Mais peut-être a-t-il fait d'autres choses sur le côté, en discrétion", s'interroge-t-il.
 
L'avocat du cardinal Danneels, Me Fernand Keuleneer a indiqué qu'avec la démission des membres de la commission se posait la question de leur légitimité; "d'où la réflexion sur une nouvelle structure", a-t-il ajouté. L'avocat a précisé que les relations avec le professeur Peter Adriaenssens restaient "excellentes". (belga) 13.08.2010